Le français pas si menacé par l'anglais

Ali Dostie ali.dostie@tc.tc
Publié le 18 mai 2016
Marie-Hélène Côté
Gracieuseté

ANGLAIS. Le Québécois est fier de sa langue. Très fier. Mais il est aussi complexé. Car historiquement, l'anglais s'est déjà fait hautement menaçant pour la préservation du français. Aujourd'hui, en raison de cette insécurité linguistique, les anglicismes sont craints et l'influence de l'anglais sur notre langue, pourtant fort créative, est surestimée.

Brancher le toaster, checker ses courriels ou chercher un parking; les anglicismes s'immiscent sans gêne dans un contexte familier. Mais «dans une situation plus formelle, on cherche nos mots, en se disant, "Ah, ça c'est un anglicisme, ce n'est pas le bon terme". C'est notre langue maternelle et on ne sait pas trop comment parler. C'est spécial d'avoir ce sentiment d'incompétence pour sa propre langue», remarque la chargée de cours en linguistique à l’Université de Sherbrooke, Mireille Elchacar.

La professeure au département de langue, linguistique et traduction à l’Université Laval, Marie-Hélène Côté, est aussi d'avis que l'influence de l'anglais sur le français a tendance à être exagérée. «Il y a beaucoup de termes anglais dans notre corpus, mais statistiquement, ce n’est pas tant que ça.»

À moins qu'une langue ne compte uniquement sur les emprunts à une langue étrangère, l'influence mutuelle est un phénomène sain. À cet égard, pas d'inquiétude pour le français québécois. Une étude réalisée par Marie-Éva de Villers, comparant les mots utilisés dans le quotidien Le Devoir à ceux du journal français Le Monde a démontré que les québécismes de création étaient plus fréquents que les emprunts à l'anglais, formant 68% des mots propres au Québec.

«L'anglais est la langue véhiculaire mondiale. Beaucoup de langues empruntent à l'anglais, dont le français de France, qui n'affiche pas la même insécurité, compare Mme Elchacar. Ils n'ont aucun mal à laisser tomber un shopping, ça fait plus chic!»

Une assurance qui s'explique parce que les Français ont toujours été souverains sur leur territoire, n'ont jamais été menacés de perdre leur langue et ont toujours été plus nombreux que les Québécois.

Mireille Elchacar
Gracieuseté Caroline Custeau

Passé trouble

Si aujourd'hui, une certaine insécurité linguistique dans l'ensemble de la francophonie resserre la norme vers le français de Paris, cette insécurité de ce côté de l'Atlantique s'est manifestée dès l'époque de la Nouvelle-France, d'abord en raison de la distance géographique avec Paris, puis parce que pendant près de 100 ans après la Conquête, les relations ont été coupées avec la mère patrie.

Puis, pour assurer la vitalité d'une langue, celle-ci doit être parlée dans toutes les sphères de communication, ce qui ne fut pas toujours le cas au Québec.

«La sous-scolarisation des petits Québécois a été un autre problème majeur. Le français était la langue de la famille, des amis et de l'Église, qui a participé à la préservation du français, expose Mme Elchacar. Mais l'anglais était la langue du politique, du travail, du droit. Il ne restait pas beaucoup de place, à part la maison, pour parler le français.»

Au 19e siècle, l'anglais s'est imposé dans certaines industries comme celle de la fabrication de voitures, étant donné la forte présence de capitaux anglais. L'industrie automobile étant nouvelle à l'époque, le vocabulaire n'était pas connu.

«Beaucoup de francophones travaillaient dans ces usines et on n'était pas là pour s'asseoir et parler du français, on était là pour travailler. On a tout fait rapidement: "change le muffler", "passe-moi la strap", "la fan est brisée", indique Mme Elchacar. Par l'oral, les mots sont arrivés très vite. Il y avait un danger, parce que des pans entiers de terminologie ont été anglicisés.»

Grâce à de l'aménagement linguistique, des travaux ont proposé des équivalents français, non seulement dans le monde automobile, mais dans une foule de domaines.